« Le jardin, pour Laurent Proux, est un territoire ambigu. À première vue, il évoque la douceur, un espace domestiqué, entretenu, offert au regard. Mais très vite, quelque chose résiste. Les plantes débordent, les perspectives se troublent, les limites s’effacent. Ce n’est plus tout à fait un lieu maîtrisé, mais un espace où l’humain négocie sans cesse sa place. Comme si la nature, patiemment contenue, reprenait ses droits dans les interstices du visible.
Ses personnages habitent ces jardins sans jamais les posséder. Ils y sont présents, mais rarement souverains. Leurs gestes sont suspendus, leurs regards ailleurs. Ils semblent absorbés par ce qui les entoure, le végétal devient une extension de leur intériorité. À moins que ce ne soit l’inverse. Le jardin agit alors comme un miroir trouble : il reflète des états d’âme indistincts, des désirs diffus, une forme d’inquiétude latente.
Intrigués par nos déambulations intrusives et nos arrêts fréquents à chaque parcelle, téléphone portable à la main, les jardiniers matinaux emmitouflés dans d’épais blousons, nous observent au loin avec suspicion – “ils font quoi ceux-là, ils cherchent quoi ?” On s’approche, grand sourire, et entamons la discussion sur les aléas de la météo – “il pleut mais les sols sont secs…” – et les activités à venir – “c’est le moment de nettoyer et de retourner la terre…” On voit bien qu’on n’est pas vraiment chez nous. C’est un autre rythme, une autre règle, une autre résistance. Mais on s’intéresse – “revenez quand vous voulez, j’aurais des trucs à vous faire faire…”
Si à cette heure, les jardins ouvriers font l’objet d’une douce agitation, il en est d’autres, « dormants », que compte en nombre la ville et qui en font tout le charme. Ce sont d’anciens cimetières fermés aux nouvelles inhumations, où la nature a repris ses droits. Je décris à Laurent Proux le charme romanesque de ces vastes jardins où, sous la voûte ombragée de grands arbres, dorment des tombes délaissées rattrapées par la végétation .
Justement, le jardin, chez l’artiste, n’est pas l’image d’un paradis ordonné, mais celle d’un équilibre fragile. Entre contrôle et abandon, entre culture et sauvagerie, l’artiste peint cet entre-deux où l’homme ne domine plus vraiment, mais coexiste, parfois maladroitement, avec ce qui le dépasse. Ainsi, ses jardins ne sont pas des lieux de repos, mais des espaces de tension douce. On y sent le temps passer, lentement, dans l’épaisseur des feuilles et la densité de la lumière. Et dans ce temps suspendu, quelque chose insiste : une question sans réponse sur notre manière d’habiter le monde. [...] »