De quoi parle-t-on, de façon générale, quand est évoquée « l’esthétique du numérique » ? Des médias sociaux, bien sûr – et plus particulièrement d’Instagram, ce creuset de la culture visuelle contemporaine – mais aussi du commerce électronique, du porno, de la manipulation de photos et des programmes graphiques, des jeux vidéo, des images de synthèse et, dans une moindre mesure, de la réalité virtuelle et de la réalité augmentée.

Qu’est-ce qui lie ces choses si disparates, si ce n’est l’accomplissement (ou plutôt l’illusion d’accomplissement) de nos divers désirs ataviques ? Elles satisfont nos appétits et nos libidos, notre désir non seulement de voir mais de posséder, d’interagir et de reproduire des objets ou des images jusqu’alors hors de notre portée. L’esthétique numérique est une esthétique de la soif et de la consommation.

Le peintre londonien Oli Epp décrit son travail comme du « pop post-numérique », un terme qui reconnaît sa dette envers les artistes des années 1950 et 1960 qui s’appropriaient la culture populaire. Le terme suggère également, avec le qualificatif « post », une position critique sur la dynamique typique des médias numériques contemporains. Epp s’inspire largement de l’imagerie en ligne, reproduisant la luminosité vive et plastique de graphismes et de photographies déjà très bien conçus pour attirer le spectateur oisif qui fait défiler les images à l’infini. À l’instar des bonnes publicités, ses images nous arrêtent dans notre élan – ce qui est précisément leur vocation. Cependant, contrairement à la plupart des publicités, elles sont généralement troublantes ou corrompues. Elles sont à la fois d’une beauté stupéfiante et grotesque, parfaites et imparfaites, attirantes et repoussantes.

Suite à sa première exposition personnelle en 2018, la galerie Semiose réunit dans Nine Lives neuf nouvelles peintures de l’artiste Oli Epp, neuf peintures de chats, animaux qu’il a déjà représentés par le passé (et sujets récurrents de vidéos virales). Le titre de l’exposition fait bien sûr référence au mythe selon lequel les chats vivent plusieurs vies (successives, sans doute, et non simultanées) – une légende probablement née de la capacité des chats à atterrir sains et saufs même après avoir volé ou être tombés de hauteurs considérables. [...]
 

Jonathan Griffin

Jonathan Griffin est un critique d’art indépendant basé à Los Angeles.