Ligne claire et eaux troubles
 

Steve Gianakos, artiste new-yorkais d’origine grecque, pratique depuis les années soixante-dix une peinture et un dessin résolument ancrés dans une version punk du pop art. Pin-ups dévêtues, ingénues ahuries, coquillages et crustacés, aspirateurs et rongeurs sortent tout droit des comics et des dessins animés, des films de série B et de la pulp fiction de son enfance américaine, à l’époque où l’Empire imposait ses clichés lénifiants et ses normes de consommation au monde occidental.

Gianakos est l’héritier direct des premières toiles de Warhol avec personnages de bande dessinée, mais surtout du Roy Lichtenstein des années soixante, de son imagerie elle aussi tirée des comics stéréotypés, à l’eau de rose ou militaires. Mais alors que ces artistes pop reproduisent l’image d’origine sans autre modification visible que l’échelle et la texture, Gianakos – plus proche en cela d’un John Heartfield que de Warhol – découpe les divers éléments de l’image, les classe, puis les ré-assemble, remonte des fragments ainsi archivés pour produire une oeuvre – peinture ou dessin – dont le tout dépasse furieusement la somme de ses parties. Si le pop art « refroidissait » le monde, en exhibait la banalité, les créations de Gianakos le portent à l’incandescence sur lenmode de l’humour dadaïste et du mauvais goût revendiqué. Naïades à l’érotisme piscicole, corps coupés en deux ou décapités, jeunes femmes sniffant de la coke, nymphettes d’une sensualité suspecte, crabe pinçant une fille ravie aux seins en obus, long serpent servant d’écharpe à une autre... Ça grince et ça sent le soufre ; comme chez Heartfield, les images remontées génèrent leur propre critique, révèlent les désirs cachées sous le masque de l’innocence et dès lors, dans ce qu’on voit comme dans l’esprit du spectateur, on flirte parfois avec le s.m., la pédophilie, la zoophilie, la gérontophilie.

Les fans de Philip Guston, ce transfuge de l’expressionnisme abstrait newyorkais, vont adorer l’oeuvre de Steve Gianakos, dont les débuts coïncident avec le retour à la figuration de Guston. À la place des membres encagoulés du Ku Klux Klan créés par Guston avec cigare et voiture (ou pinceau à la main), Gianakos montre ses starlettes désinhibées en hauts-talons et petit chapeau, avec ou sans nuisette, boa en vrai boa vivant, poisson parfois serré entre les cuisses – images récurrentes, obsessionnelles, projetées et agrandies à partir de la banque de données de l’artiste. Chez ces deux Américains, mêmes insolence et irrespect, mêmes refus des catégories et des hiérarchies artistiques, même goût de la provocation.

Si ces motifs sautent aux yeux, c’est que la ligne claire du dessin fait son boulot comme dans la première bande dessinée venue. Pour cette pêche en eaux troubles, toutes les figures mordent à l’hameçon accroché au bout de cette ligne claire : un érotisme déviant, des corps parfois découpés, une perversité enjouée, décontractée, sans pathos ni jugement. Mais on n’est ni dans Tintin, ni même dans la contre-culture de Crumb ou l’humour absurde de Glen Baxter. Ici, la ligne claire se brouille, déraille, décape, dénude ce qu’on ne saurait voir, dézingue et dérouille les clichés, détoure et détourne les images-sources, dévergonde les plus prudes, dédouble parfois (des bras, des jambes, des jeunes femmes effarées de ces greffes animales et autres métamorphoses gentiment monstrueuses).

Avec cette même précision limpide de B.D. faussement enfantine, la ligne claire défigure les ravissantes, remplace leur visage par divers objets incongrus, surréalistes : un vase antique, un coq, des pommes de terre pour madame et un rosbif pour le faciès de monsieur, un régime de bananes, une énorme épingle à nourrice, un carrosse de conte de fées, une citrouille de Halloween... sans oublier plusieurs versions cubistes de visages féminins.

Dans ce théâtre anatomique dévoyé où tourbillonnent allègrement objets et parties de corps, castors et pingouins, poulpes lubriques et seiches mélancoliques, les fonds se colorient parfois de zones peintes à la manière de l’expressionnisme abstrait, ce qui a de quoi surprendre chez cet héritier du pop art, mais pourquoi s’interdire un style ? Au nom de quelle orthodoxie ? Dans d’autres dessins ou peintures, les fonds s’obscurcissent, se maculent de longues zones grisâtres dues aux défauts de la photocopieuse. « Plus je regardais les photocopies, dit Steve Gianakos, plus je constatais que mon intérêt se déplaçait de l’image à la texture du papier. » Des trames, des coulures, des salissures mécaniques qui rappellent le travail de Sigmar Polke. Chez les deux artistes, même intérêt pour l’imagerie pop et l’intégration fond/forme, mêmes juxtapositions provocantes au risque malicieux et assumé du mauvais goût.

Réfractaire à toute bienséance, peu désireux de rentrer dans une catégorie quelconque de l’histoire de l’art, défenseur paradoxal d’une certaine subtilité, d’une élégance imprévue, Steve Gianakos trace obstinément son chemin à l’écart des autoroutes balisées. Certain(e)s blêmiront de rage en découvrant ces scandales outranciers ou délicats. Mais on ne peut pas plaire à tout le monde quand on est un artiste punk et pop, d’origine grecque de surcroît.


Brice Matthieussent


Brice Matthieussent est écrivain, traducteur et éditeur. Il est aussi professeur d'esthétique et auteur de plusieurs essais critiques. Il a publié une dizaine de romans (Amérique fantôme chez Arléa en 2021, Deux pas de côté à paraître aux éditions Christian Bourgois en 2022), dirigé diverses collections, en particulier aux éditions Christian Bourgois, et est l’auteur de plus de deux cents traductions de romans et d’essais de langue anglaise, notamment de Jack Kerouac, Henry D. Thoreau, Jim Harrison, John Fante, Charles Bukowski, Henry Miller, Judith Butler et Susan Sontag.