Semiose est heureuse de débuter son programme de rentrée avec une exposition d’envergure de Mathieu Cherkit au 44 rue Quincampoix. Composée de 15 œuvres inédites, cette première collaboration dresse un état des lieux de l’œuvre de l’artiste, l’un des hérauts du renouveau de la peinture figurative en France.
L’état des lieux de sa peinture ressemble aussi à un état des lieux tout court, tant sa peinture est en prise directe avec son cadre de vie et son intimité familiale. Les intérieurs que peint Mathieu Cherkit sont d’une désarmante familiarité, explorant la domesticité contemporaine dans ce qu’elle a de plus trivial. Même dans ses autoportraits, ses vues sur la rue ou ses herbiers, une étrange impression de déjà-vu nous saisit. Pourtant, malgré chaque recoin détaillé jusqu’à l’anecdotique, la peinture bascule soudain dans une dimension plus historique et métaphysique : historique, quand elle cite des prédécesseurs en peinture, préférablement abstraits, alors qu’elle-même est viscéralement figurative ; métaphysique, par son kaléidoscope temporel et spatial, qui bouscule la perspective et imbrique les plans comme chez les cubistes ou les expressionnistes. Les images de Fritz Lang et F. W. Murnau – et le cinéma expressionniste des années 1920 en général – reviennent en mémoire devant les plans déstructurés et les perspectives faussées de la peinture de Mathieu Cherkit : le regard bascule dans un vertige hypnotique, comme dans Matière noire (2026), où la gazinière est vue simultanément de dessus et de trois quart.
L’atmosphère qui baigne ces toiles est aussi celle du film noir. Chez ce peintre, plus que chez aucun autre, il faut se méfier des images. Le calme et la tranquillité des sujets recèlent tous les composants du fait-divers. Ces scènes partagent la banalité de celles décrites dans les rapports médico-légal ; les objets passent pour des pièces à conviction, surtout quand ils gisent au sol comme le sèche-cheveux dans La Toilette (2026), ou le sous-vêtement d’homme jeté au sol dans Sleepy solo (2026).
Cette peinture est une peinture d’histoires – au pluriel et en minuscule – car elle active un processus d’imagination. Elle emploie les ressorts du film à suspense, distillant ses indices ici ou là, portant une attention maniaque à certains détails, avec la précision d’un détective. L’artiste manipule l’œil, le séduit et l’entraîne à halluciner toutes sortes de contexte. Ici, des jambes étendues dans le bas du tableau font davantage penser à un corps gisant qu’à une sieste impromptue (Tendrement, 2026). Même l’innocent coquelicot à la tache rouge (Papaver rhoeas, 2026), ou le groseillier à fruits écarlates (Ribes rubrum, 2026) ont quelque chose de louche – le rouge dans la nature n’est-il pas synonyme de danger ? Le Chat noir (2026) au regard sournois ne dit pas autre chose, comme ce petit trou d’eau au fond de vase – une vue de la rivière Orval, dans l’Yonne, où vit l’artiste et où l’on situerait volontiers un drame de Claude Chabrol.
Au travers de ses sujets, Mathieu Cherkit établit une histoire visuelle et matérielle d’affects. Il compose une peinture de fantasmes, où la description de la vie de tous les jours feint des diversions dans l’intrigue, comme pour échapper à l’ennui. Sous ses épais empâtements, cette peinture capturée sur le motif trahit, in fine, le regard tendre et facétieux de l’artiste sur la banalité du quotidien qui, ainsi performée, est reconfigurée sensiblement à travers la peinture.
Un texte de Camille Richert accompagnera l’exposition et des portraits de l’artiste au sein de sa maison-atelier permettront d’explorer en photographies les lieux qui inspirent sa peinture.
Né en 1982 à Paris et vivant à Vallery (Yonne), Mathieu Cherkit est diplômé de l’école des Beaux-Arts de Nantes et de la Hochshule für Grafik und Buchkunst de Leipzig. Figure majeure des jeunes peintres figuratifs en France, il a été finaliste du Prix Jean-François Prat (2013), ainsi que du Prix Science-Po pour l’art contemporain (2013) et du Prix Antoine Marin (2011). Ses œuvres figurent dans de nombreuses collections publiques – Centre national des arts plastiques, Musée d’art moderne de Paris, MO.CO., Musée Estrine de Saint-Rémy de Provence, Musée des Avelines à Saint-Cloud – et privées telles la Fondation Salomon et la Fondation Colas en France, la Caldic Collection/ Museum Voorlinden et la AkzoNobel Art Foundation aux Pays-Bas.